Connaissez-vous Johannes Itten ? Si vous êtes graphiste il y a de fortes chances. Si vous ne l'êtes pas, que vous pensez que les goûts et les couleurs ne se discutent pas ou pensez ne pas avoir de sensibilité pour accorder et manipuler les couleurs, je vous invite à lire ce billet. Votre façon d'aborder la couleur devrait s'en trouver définitivement modifiée.

Johannes Itten était peintre et enseignant au Bauhaus. Dans un ouvrage de référence — l'art de la couleur —, Itten défini sept contrastes de couleurs. Par contraste il entendait sept façons d'accorder les couleurs ou de jouer sur elles. Ces contrastes sont :

  1. le contraste de couleur en soi ;
  2. le contraste de clair-obscur ;
  3. le contraste de chaud-froid ;
  4. le contraste des complémentaires ;
  5. le contraste de qualité ;
  6. le contraste de quantité ;
  7. le contraste simultané.

Depuis longtemps il me trotte l'idée d'illustrer ces contrastes à l'aide de l'outil Multicolr search (exercice que je vous encourage à reproduire pour vous familiariser avec cette théorie de la couleur). Voici donc :

Contraste de couleur en soi

Le contraste de couleur en soi est le contraste le plus simple : prenez les couleurs comme elles viennent. C'est la boite de crayons de couleurs, le sachet de bonbons, l'arc-en-ciel. Les couleurs se bousculent, s'entrechoquent, se juxtaposent et créent d'heureux rapports, ou pas.

Le contraste de clair-obscur

Le contraste clair-obscur consiste à moduler les couleurs en jouant sur leur luminosité. Le contraste maximum que l'on peut obtenir est bien sûr le noir & blanc parfait. En photographie, le plein soleil d'été contraste fortement, alors qu'un ciel couvert fait ressortir une gamme de nuances plus riche. Un second exemple de contraste clair-obscur.

Le contraste de chaud-froid

Le contraste chaud-froid est l'un de mes préférés. Autant je ne l'apprécie guère dans mon assiette, autant mes yeux s'en régalent lorsque ce contraste est délicat (comme dans le 1er exemple). C'est un contraste qui renvoie aux sensations tactiles, physiques, gustatives. Vous le connaissez déjà. C'est la représentation du danger, de l'interdiction, face à l'autorisation, la sécurité (feu tricolore, eau chaude-froide, sens interdit, etc.) Hop, un second exemple plus marqué pour la route.

Le contraste des complémentaires

Si vous avez le cercle chromatique en tête, le contraste des complémentaires est on ne peut plus simple à réaliser. Prenez une teinte, regardez son opposée diamétralement sur le cercle, vous avez sa complémentaire. Simplicité, robustesse.

Le contraste de qualité

Le contraste de qualité consiste à altérer une couleur en lui ajoutant une pointe (plus ou moins forte) de noir, de blanc, ou de sa complémentaire (ou des trois, et là on s'amuse !).

Le contraste de quantité

Le contraste de quantité est assez amusant et dynamique. C'est celui du poids des couleurs sur une balançoire : combien de jaune faut-il mettre face à ce mauve-rouge pour trouver l'équilibre ou le tonus entre les deux teintes ? A vous d'en juger.

Le contraste simultané

Le contraste simultané est probablement mon préféré. Il crée un dynamisme électrique aux accords et peut même aller jusqu'à faire mal au yeux, tout comme ce tableau répartition aléatoire de François morellet se trouvant au musée des Beaux-Arts de Nantes (ou ces trames, au plateau de la Reynie, du même artiste). Avec Multicolr, je joue de cet accord sur un orange et un gris bleuté, qui accentue ce contraste, puis un orange et un gris-orangé qui le neutralise.

Au-delà des contrastes

Ces 7 contrastes sont simples à utiliser isolément. Les reconnaitre dans notre environnement ou au sein des créations graphiques qui nous entourent est un exercice un peu plus délicat car ils sont souvent utilisés conjointement. Voyez par exemple ce contraste de complémentaire + clair-obscur + qualité + quantité, réalisé sur une base de complémentaires orange et bleu.

En s'exerçant régulièrement à les manipuler (faire ses gammes) et les reconnaitre, on fini par mieux les posséder. Avec la pratique, l’œil devient plus sûr et rapide.

Ces contrastes ne sont cependant que des bases au service de l'expression, de l'intention. Que voulez-vous exprimer ? joie ? tristesse ? sérieux ? frivolité ? douceur ? sécheresse ? chaleur ? froid ? Quel contraste va t-il aider l'expression que vous rechercher ? Pourquoi la couleur de cette chemise vous va si bien et telle autre non ?

Normalement, à ce stade, vous devriez être sorti du simple j'aime/j'aime pas, et avez compris que les goûts et les couleurs finalement, ça se discute peut-être quand même, même si vous avez sans doute découvert parmi ces accords ceux qui vous plaisent le plus.

Un jour je parlerai peut-être des contrastes possibles en typographie pour m'acquitter d'une dette envers un certain Vincent V., un jour :-)

Références

Le livre l'Art de la couleur, de Yohannes Itten, chez Dessain et Tolra (ISBN 2-04-720152-7) dernière édition de 2004 apparemment épuisée. L'ouvrage existe également en édition abrégée (ISBN 978-2040217884), plus petit et tout aussi incontournable, simplement moins illustré d’œuvres des grands peintres.

La meilleure reprise, exhaustive, des contraste de Yohannes Itten que j'ai pu trouver sur la toile, dans les documents pédagogiques d'Arts Appliqués de l'académie de la Réunion.

Johannes Itten, La Couleur selon un des fondateurs du Bauhaus, par Peter Gabor, qui livre une centaine (ouch !) de photos de double pages de l'ouvrage.

(billet initié le 2012-08-08 17:55. Tout vient à point, etc.).